E – Culture sur brulis et sols tropicaux.

Dans le cas de la culture sur brûlis, l'intervention dans l'écosystème forestier n'est cependant que temporaire. La succession naturelle reprend ses droits, et dans bien des cas, les pratiques de culture sur brûlis contribuent activement à la réinstallation ultérieure de la forêt (Odum 1971; Bodley 1976; Denevan et Padoch 1988a). La forme d'agriculture itinérante ainsi pratiquée ne détruit pas irrémédiablement la forêt; elle la remplace au contraire par une série d'espèces de recrû qui, pour l'agriculteur, sont plus productives que la forêt originelle (FAO 1978).
La culture sur brulis, apporte également du charbon de bois aux sols. Ors, en raison de sa structure poreuse, le charbon de bois peut emmagasiner une quantité énorme d’ions et prévenir le lessivage de la matière organique, des sels minéraux et des oligoéléments du sol. Le tout, c’est de faire des brulis sur des petites surfaces (max 1 hectares) suivant la configuration du terrain (A cause des écoulements d’eaux de pluie) .
 
F – Entretien de l’écosystème.

Le fait que coexistent différents sites, dans des zones différentes, et présentant des stades distincts de recrû, multiplie les écozones (Nations et Nigh 1978). L'agriculteur récolte diverses plantes qu'il a semées et cueille des plantes sauvages; par ailleurs, étant donné que, plus la diversité des habitats est grande, plus la faune est riche, la zone devient particulièrement propice à la chasse (UNESCO/PNUE 1978:461). En cas de mauvaise récolte, la forêt et les écozones nouvellement créées constituent une réserve qui évitera la famine (Warner 1981: Nations et Nigh 1978).
Les techniques efficaces de restauration de la fertilité des sols sont «le pivot de tout système agricole», et les agriculteurs des tropiques pratiquant la culture sur brûlis ont mis au point une méthode «qui marche»: l'utilisation et l'entretien de la forêt en vue de restaurer cette fertilité (Benneh 1972:235). Sachant bien que c'est la végétation vivante qui apporte les nutriments nécessaires aux cultures, l'agriculteur pratiquant le brûlis intégral préfère nettement installer ses champs dans une forêt adulte sur pied, soit «primaire», soit «secondaire», mais bien établie (Dove 1983a; Allan 1965; Rambo 1981a; Rambo 1983; Posey 1983).
 Après brûlis, les nutriments disponibles pour les cultures vivrières deviennent plus abondants, mais ensuite ils se raréfient rapidement, probablement en raison du lessivage des sols et de l'érosion (Andriesse 1977:12–13; Nye et Greenland 1960 et 1964).D’ou la nécessité de mettre le terrain en jachère et d’y planter des végétaux produisant beaucoup de biomasse. Les plantes et végétaux qui fournissent du carbone sont les céréales et les plantes à graines comme le maïs, l’amarante, le quinoa, le millet, le seigle, l’avoine, etc.
Nye et Greenland (1964:102) observent qu'à l'intérieur d'un système de culture sur brûlis, les sols sont extrêmement hétérogènes en raison du bois abattu, des termitières, et de la répartition inégale des cendres après le brûlis. Ce sont ces variations qui donnent naissance à des micro-sites où sont plantées des cultures différentes, les agriculteurs sachant quelles sont celles qui tireront le mieux parti de la richesse des sols et celles qui ne souffriront guère de leur pauvreté. Au bout du cycle de culture (durant en général de l à 4 ans), le champ est laissé en jachère, les cultures arbustives continuant d'être récoltées pendant plusieurs années. Livré à lui-même suffisamment longtemps, l'emplacement retrouvera sa fertilité.
Aussi longtemps que les champs sont cultivés, bien des groupes pratiquant la culture sur brûlis effectuent un «désherbage sélectif». Les plantes et les buissons herbacés qui forment la succession végétale souhaitée sont par exemple coupés, plutôt que déracinés, et une fois que les cultures ont commencé à moins produire, on les laisse se développer à nouveau. Plutôt que d'être coupés et brûlés, les arbres sont par exemple simplement coupés, de telle manière qu'ils puissent rejeter et être intégrés à la succession. Les arbres particulièrement prisés sont le cas échéant protégés, et laissés intacts. La présence de plantes et d'arbres déjà établis permet une régénération rapide de la forêt. L'agriculteur n'éprouve pas le besoin d'entretenir un champ «propre», présentant une vaste étendue de sol nu exposé aux intempéries. Au contraire, il sait que les sols laissés à découvert seront emportés par la pluie ou par le vent (Clarke 1976; Ruddle et Manshard 1981). Le champ obtenu par brûlis n'est pas cultivé en lignes, c'est une constellation d'ouvertures soigneusement garnies.
L'entretien de l'écosystème permet la formation d'une mosaïque forestière, dont les différents stades de recrû diversifient les écozones disponibles pour la faune. Comme les forêts secondaires peuvent abriter une faune sauvage plus abondante que les forêts primaires, la forêt récréée et conduite par l'homme améliore le sous-système cynégétique et renforce globalement l'agro-écosystème (Vos 1978:16; voir aussi Peterson 1981).

G – Dynamique des agro-écosystèmes.

L'agriculture sur brûlis à jachère longue recrée la diversité, la complexité, ainsi que les possibilités d'utilisation de la biomasse en vue d'obtenir les nutriments, présents dans la forêt originelle. L'expression «structure pseudo-forestière» (SPF) a été utilisée pour décrire les analogies entre la forêt et le champ sur brûlis. Les agriculteurs pratiquant ce système recréent activement la forêt dans leurs champs de manière à «préserver de façon relativement stable les relations analogiques entre le cycle de culture et le cycle naturel, et à remplacer les espèces sauvages par des espèces domestiquées qui occupent les mêmes niches fonctionnelles et structurelles que leurs prédécesseurs sauvages» (Olafson 1983:153, citant Oldeman 1981:81). Chez certains groupes pratiquant la culture sur brûlis, la limite entre la forêt et les champs arrive à s'estomper, des espèces forestières étant plantées dans les champs, et des espèces domestiquées dans la forêt (Olafson 1983:155, citant Schlegel 1979).

L'interprétation du système de culture sur brûlis qui précède s'inscrit parfaitement dans l'optique des agro-écosystèmes, selon laquelle l'agriculture n'est pas considérée comme un système distinct de l'écosystème dont elle fait partie. Si dans ce système, le champ est le reflet de la forêt, il répond alors parfaitement bien à l'impératif d'être un bon agro-écosystème puisque son gestionnaire prend en considération les lois biologiques locales, et s'efforce de déranger aussi peu que possible le milieu naturel, en lui permettant de se reconstituer périodiquement (Janzen 1975:54). L'agriculteur pratiquant la culture sur brûlis intégrale remplace certains éléments du contenu de la forêt par d'autres, mais entretient la structure globale de celle-ci, se distinguant par là des autres utilisateurs des ressources naturelles qui transforment des communautés biotiques généralistes en communautés spécialisées (Ruddle et Manshard 1981:75). Dans un environnement difficile, l'agriculteur pratiquant la jachère forestière peut élaborer un agro-écosystème durable qui entretient sa base de ressource  naturel.

La dynamique des agro-écosystèmes est un ensemble de stratégies relatives à des techniques et pratiques (jachère, brulis), élaborées en réponse aux conditions dictées par l'environnement. La diversité est hautement appréciée, les agriculteurs étant conscients de la nécessité permanente d'accorder les variétés disponibles aux microsites présents dans leurs champs. La diversité génétique est maintenue par un panachage de sélection naturelle et de préférences humaines. La sélection naturelle détermine quelles variétés prospéreront en terrain humide, sur une pente raide, lors d'une année particulièrement humide ou particulièrement sèche, etc. L'homme manifeste ses préférences par des décisions concernant les variétés à conserver pour la production de semences et les variétés qui doivent être écartées.
Les agriculteurs sont des expérimentateurs. Différentes variétés de plantes cultivées, ainsi que de nouvelles espèces, sont essayées et mises à l'épreuve dans différentes conditions (Johnson 1972; Manner 1981; Warner 1981). Le risque est tel que l'expérimentation se fait en général à petite échelle, et seule une fraction limitée de l'agro-écosystème y est consacrée, par exemple une petite partie d'un champ qui accueille une nouvelle culture ou une nouvelle variété d'une culture déjà familière, ne remplaçant pas les variétés mieux connues mais venant s'y ajouter. Toute analogie forestière mise à part, bien qu'une espèce ou une variété végétale dans un champ très diversifié puisse ne pas donner un rendement aussi élevé qu'en culture pure, la diversité des variétés et des espèces crée un système dans lequel, même si certaines plantes sont victimes de ravageurs ou de maladies, les autres survivront (Manner 1981).

La diffusion des plantes dans le monde entier a permis à l'agriculteur vivant dans une communauté isolée de prendre part à la transformation généralisée des systèmes de production agricoles. Elle a enrichi le répertoire végétal et permis de mieux accorder les cultures aux micro-sites, même à l'intérieur d'un même champ. Elle a aussi, dans bien des régions, rendu potentiellement productives des terres qui ne l'étaient point: telle terre, qui était trop humide, trop sèche, ou trop pauvre pour les plantes locales, peut désormais porter de nouvelles cultures qui s'accommoderont de ces conditions physiques.
En combinant différentes cultures, différentes variétés et différents types de champs, l'agriculteur s'efforce d'établir le système le plus stable et le plus durable qui lui donnera la meilleure sécurité nutritionnelle.

Le cultivateur itinérant considère que les processus naturels se manifestant sous les tropiques peuvent être utilisés comme des ressources naturelles. La gestion traditionnelle des ressources repose sur l'entretien des processus naturels spécifiques pour en dériver des produits particuliers, qui sont le résultat direct de ces processus (Alcorn 1989:64). Plutôt que de dépenser massivement de l'énergie pour annihiler ou concurrencer le processus naturel, l'agriculteur tropical l'exploite à ses propres fins. Contrairement à son homologue des climats tempérés, il n'a pas les moyens de juguler les processus naturels se déroulant dans le milieu où il vit. En milieu tropical, les connaissances techniques sont utilisées pour tirer profit des phénomènes naturels liés à l'étalement sur l'année entière de la période végétative et à la succession végétale rapide résultant des fortes précipitations et des températures élevées de la région, et non point pour les maîtriser (Alcorn 1989:69).