Revenons à la Terre maintenant afin de nous y relier. On entend beaucoup parler de savoir informatique mais qu’en est-il du savoir agricole? Pouvez vous consommer une Réalité Virtuelle? Et si vous le pouvez, en êtes-vous nourris? Le 1/4 restant de la pomme représente les surfaces terrestres de la planète. Je vais maintenant enlever 2/3 de cette surface terrestre parce que ce sont les terres qui sont déjà désertifiées ou alors recouvertes de glace. On ne peut donc pas dire que l’on vit sur la terre : en fait, on vit sur un douzième de la terre. Avant de continuer, il nous faut nous pencher sur l’état de nos sols.
Je vais maintenant enlever les 3/4 de l’écorce terrestre, enlever les 3/4 du sol arable du douzième restant de la planète car c’est cette proportion de sol qui a déjà disparu en raison de l’érosion par l’eau et l’air. En fait, on ne vit réellement, en ce moment, que sur 1/48 ème de la Terre. Si toute cette terre arable, cette bonne vie du sol, cette matière organique et ces nutriments étaient présents au même endroit, ils seraient plus puissants. En fait, tout cela est dispersé sur le quart terrestre de la planète. Vous vous demandez peut-être ce qu’il va advenir du 1/48 ° restant de la Terre. Durant les 44 prochaines années, peut-être même avant... (le conférencier mange le reste de la pomme).

        Je ne me permettrais pas de vous décrire un seul de ces désastres s’il n’existait pas quelque solution permettant d’y remédier. Il existe quelque chose que tout un chacun puisse réaliser dans son jardin, sur sa ferme, et au travers du choix de nourriture qu’il acquiert. Un sociologue, professeur éminent de l’Université de Californie de Davis, le Docteur Kenneth Watt, a écrit un ouvrage dont le titre est “The Titanic Effect”. L’agriculture en est le thème et cet ouvrage fut écrit dans les années 1970 mais il est encore d’actualité. Ce que le Docteur Watt a mis en valeur c’est que les êtres humains sont tellement magnifiques, différents et talentueux que, s’ils examinent o combien une situation est mauvaise, ils vont la solutionner. S’ils ne le font pas, ce sera à leur détriment et c’est pour cela qu’il appela son ouvrage “The Titanic Effect”. Le capitaine du Titanic “savait” que son navire ne pouvait pas couler. Il fonça donc au travers d’une zone d’icebergs afin d’établir un record de l’Océan Atlantique. Et il établit effectivement un record.
Avant que je n’ébauche la description des solutions, je souhaiterais que vous puissiez comprendre d’une façon encore plus personnelle ce qui se manifeste dans notre relation avec la Terre et le sol. Et le mot clé est “relations”. Vous savez combien sont dures les relations. C’est comme deux personnes mariées et qui forment une équipe et qui s’aiment à jamais et pour toujours. Et bien, c’est la relation qu’il nous faut établir avec le sol. Ce n’est pas aisé de prendre cette responsabilité.
Le conférencier demande à quelqu’un de tenir une boîte près du podium.
 
Je vais manger une cuillère de compote de pomme et cette cuillère de compote va représenter un kilo de nourriture. Tout en mangeant ce kilo de nourriture, je vais vous montrer combien de kilos de sol sont détruits en raison de l’érosion de l’eau et du vent occasionnée par la production de cette nourriture par l’agriculture chimique mécanisée des Etats-Unis. (Le conférencier mange une cuillère de compote et il enlève six cuillères de sol de la “banque de sol”). Ainsi, six kilos de sol sont détruits par l’érosion du vent et de l’eau à chaque fois que nous consommons un kilo de nourriture produite par l’agriculture chimique mécanisée des Etats-Unis. On peut également dire que l’on perd six kilos de sol à chaque fois que nous achetons un kilo de nourriture produite de cette manière parce que par notre façon d’acheter la nourriture, nous choisissons la façon dont elle a été produite.
Chacun d’entre nous consomme a peu près une tonne de nourriture par an. Cela veut dire que chacun d’entre nous provoque, indirectement et de façon non intentionnelle, la destruction de six tonnes de sols annuellement. Et ce sont de bonnes nouvelles .

         Pourquoi de bonnes nouvelles? Parce que tout d’abord, la destruction fut auparavant de huit tonnes annuellement tant que des mesures ne protection des sols ne furent pas appliquées. Malheureusement, ce taux de destruction des sols ne va plus baisser à moins que des mesures drastiques soient envisagées.
 
         Ce sont également de bonnes nouvelles parce que le peuple des USA ne représente que 5% de la population mondiale. Jetons un coup d’oeil sur les 80% de la population mondiale vivant en l’an 2000 dans les pays en voie de développement. Dans une quinzaine d’années, à savoir en l’an 2014, ce sera d’ailleurs 90 % de la population mondiale qui vivra dans les pays en voie de développement. Quant aux personnes qui vivent dans ces pays en voie de développement, voici ce qui se passe lorsqu’elles consomment un kilo de nourriture. (Le conférencier mange une cuillère de compote et il enlève douze cuillères de sol de la “banque de sol”). Ainsi, ce sont douze kilos de sol qui sont détruits par l’érosion du vent et de l’eau à chaque fois qu’un kilo de nourriture est ingéré par une personne vivant dans les pays en voie de développement. Puisque ces personnes consomment à peu près autant de nourriture que nous-mêmes, cela veut dire que dans les pays en voie de développement, ce sont douze tonnes de sol qui sont perdues chaque année par habitant. C’est en Chine, pays constituant 20% de la population mondiale, que les pratiques de production alimentaires bio-intensives virent le jour. Elles furent remplacées, dans les années 1950, par un mélange de pratiques d’agriculture biologique et de pratiques empruntées au système agricole fondé sur la chimie et la mécanisation des Etats-Unis. Dans ce pays, accueillant 1,3 milliard d’habitants, ce sont 18 tonnes de sol qui sont perdues par année et par habitant.

         Qu’en est-il de l’agriculture biologique? (Le conférencier mange une cuillère de compote et il enlève d’abord 3 cuillères, puis 2 cuillères 1/4, de sol de la “banque de sol”). Ainsi, chaque fois que nous consommons 1 kilo de nourriture produite par l’agriculture biologique mécanisée des Etats-Unis, ce sont probablement entre 3 et 5 kilos 1/4 de sol qui sont perdus en raison de l’érosion par l’eau et le vent. Ce n’est pas que le mode d’agriculture biologique, en soi, soit un facteur d’épuisement des sols. Ce phénomène est dû au fait que l’agriculture biologique importe de l’extérieur du domaine agricole la plus grande partie de ses fertilisants organiques. Savez-vous ce qui serait une des pires choses à arriver dans le monde d’aujourd’hui? Ce serait que le monde entier décide de développer une agriculture biologique et un jardinage biologique. ( Ce serait bien sûr une des choses les plus merveilleuses aussi). Étant donné la manière dont nous utilisons les nutriments et la matière organiques, il est très peu probable qu’il y ait suffisamment de matières, de nutriments et de fertilisants organiques pour qu’on puisse développer immédiatement chez tous les peuples de la terre une agriculture de type biologique sans transformer tout d’abord la façon dont nous pratiquons l’agriculture. L’Institut Borlaug a récemment annoncé qu’il est impossible de développer l’agriculture biologique sur une large échelle en Afrique parce qu’il n’y a pas assez de matières ou de nutriments organiques pour la dynamiser dans un premier temps. Cependant, ce n’est qu’un des scénarios possibles. L’agriculture biologique peut être durable mais la façon dont nous la pratiquons de nos jours est bien souvent loin d’être totalement durable.
 
        Cela fait maintenant 27 années que je pratique la production alimentaire biointensive et, durant tout ce laps de temps, j’ai cherché un exemple dans la Nature de plantes croissant en ligne. Combien de personnes présentes dans cette salle ont pu observer une croissance de plantes en ligne qui soit naturelle et non point le résultat de pratiques agricoles? La Nature a horreur du vide. Lorsque nous plantons en ligne, nous générons entre chaque rang un petit désert. L’existence de ces déserts entre les rangs constitue l’une des raisons majeures pour lesquelles l’agriculture chimique tout comme l’agriculture biologique épuisent les sols. Peut-être cela n’est-il pas aussi patent avec les techniques agricoles locales: les maïs sont semés de façon rapprochée et il en est de même, parfois, pour le soja. Tout cela est beaucoup mieux.

         Il existe une autre raison majeure pour laquelle nous sommes en train d’épuiser le sol très rapidement et nous ne pouvons, dans le cadre de cette conférence, que l’évoquer brièvement. Admettons que ce podium soit un champ d’un demi-hectare : c’est de cette surface, en moyenne, dont nous avons besoin pour cultiver le fourrage nécessaire annuellement à un boeuf ou à une vache. Cela peut être un peu plus ou un peu moins, mais en moyenne il faut un demi-hectare par animal et par année. Tout le carbone de la paille, du foin, de la luzerne ou toute sorte de fourrage consommé par le boeuf ou la vache et produit sur ce demi-hectare, nous allons l’appeler une “unité de carbone”. Cette unité va nourrir une vache ou bien alors deux chèvres, puisque deux chèvres consomment autant qu’une vache. La bouse de vache, ou le crottin de chèvre, qui résulte de cette consommation ne contient qu’une demi-unité de carbone car l’autre moitié a été métabolisée dans les processus de vie de l’animal. (Ne vous méprenez pas : je ne suis ni contre les vaches, ni contre les chèvres ou les poulets). Ensuite, vous compostez ce fumier et les microbes utilisent pour leurs propres processus métaboliques une moitié de la demi-unité restante. Il vous reste donc, lorsque le processus de compostage est achevé, un quart d’unité de carbone que vous allez pouvoir épandre sur le quart de la surface de départ, à savoir le quart d’un demi-hectare. Il existe à peu près trois milliards de vaches et de boeufs sur la planète actuellement. Les quantités phénoménales de nourriture nécessaire à l’alimentation de ce bétail et de l’humanité constituent donc un véritable défi parce que le carbone est, pour l’un comme pour l’autre, utilisé de façon irrationnelle. Il existe des solutions à minima et vous pouvez en fait cultiver tout le fourrage essentiel à une vache sur une surface d’un dixième d’hectare et même moins mais ce point est également en dehors du sujet de la conférence de ce soir.


        Regardons maintenant les colonnes du second schéma. Dans une quinzaine d’années, en l’an 2014, 90 % de l’humanité ( à savoir les peuples des pays en voie de développement) ne possédera que 9 unités de terre, à savoir 1100 m2, pour produire les aliments d’une personne à l’année.
De plus, selon une étude menée par l’Université de Stanford, dès l’année 2025, l’humanité manipulera la moindre parcelle de la biomasse vivante de cette planète: tous les animaux, tous les arbres, tous les brins d’herbes... Plus rien ne croîtra de façon naturelle.
 
          Bien sûr, nous n’arriverons jamais à une telle situation. Pourquoi? Parce que la plupart ces cycles naturels animaux et végétaux vont se briser. Les cycles naturels vont être détruits par l’extinction des espèces, y compris les espèces de microbes, dont certaines sont déjà en voie d’extinction. Un des avantages de l’agriculture Biointensive est de permettre de produire toute la nourriture nécessaire à une personne sur à peine la moitié de la parcelle de terre fertile qui lui est disponible, à condition de développer un niveau raisonnable de compétences quant à la pratique Biointensive et un niveau raisonnable de fertilité des sols. Qu’est ce que cela signifie? Cela signifie que plus de la moitié de la terre fertile peut être conservée sauvage. Si nous voulons survivre en tant qu’espèce, il va falloir nous assurer que d’autres espèces survivent également. Il va nous falloir sauver non seulement les semences mais aussi la diversité génétique des autres plantes et des autres animaux. C’est le propos essentiel des dynamiques de protection de la biodiversité. Cependant, ce sont de nombreuses espèces que nous ne pourrons jamais sauver à moins que nous ne laissions une partie des terres à l’état sauvage.
 
       Examinons maintenant le premier schéma qui concerne les pratiques agricoles mécanisées chimiques et biologiques des USA. Les rendements de l’agriculture biologique sont équivalents à ceux de l’agriculture chimique. Si vous êtes végétalien, à savoir si vous ne consommez aucun produit ou sous-produit animal (oeufs, viande, lait...), vous n’avez besoin que de dix unités de terre pour votre consommation alimentaire annuelle. Cependant, la plupart de l’humanité n’aura que 9 unités de terre : cela veut dire que si tout le monde suivait un régime végétalien, (et je ne souhaite mettre en avant aucun régime alimentaire), seulement 90 % des personnes des pays en voie de développement pourraient manger à leur faim. La consommation alimentaire moyenne des USA, quant à elle, comprenant viande, oeufs, fromage et lait, requiert jusqu’à 42 unités de terre. Si tout le monde consommait ce type de régime, seulement 25 % des personnes des pays en voie de développement pourraient manger à leur faim, car il n’y aurait bien sûr pas assez de terres agricoles pour produire ce type de régime alimentaire pour tout un chacun. (Vous pouvez maintenant comprendre pourquoi on utilise ces arguments pour promouvoir les biotechnologies). Maintenant, si votre régime alimentaire comprend énormément de viande, il requiert jusqu’à 85 unités de terre, ce qui fait à peu près un hectare. Avec ce type de régime alimentaire, seulement un peu plus de 10 % des personnes des pays en voie de développement pourraient manger à leur faim.

         Voici ce qui est magnifique avec la micro-agriculture durable et Biointensive : en réinsufflant la vie dans le sol, nous avons été capables d’élaborer l’équivalent de 500 ans de sol en l’espace de huit années et demies, quant à sa structure de carbone humifère, selon une Maîtrise tenue à l’Université de Californie à Berkeley, dans la section des sciences des sols. En nous focalisant sur la création d’un sol riche, nous avons développé la capacité de générer des productivités très élevées (de type Révolution Verte) avec une fraction seulement
des intrants. Ce type d’agriculture peut générer de deux à six fois plus de productivité, par unité de terre, que l’agriculture commerciale tout en consommant de 67 à 88 % moins d’eau par kilo de nourriture produite que l’agriculture conventionnelle. Cela veut dire concrètement que la micro-agriculture durable et Biointensive utilise de 6 à 8 fois moins d’eau que l’agriculture conventionnelle. Récemment, la Californie a subi une sécheresse de sept ans. Si l’on avait eu recours à ce type d’agriculture depuis déjà un certain nombre d’années, il n’y aurait pas eu du tout de sécheresse car une “année normale d’eau” aurait duré de 6 à 8 années. L’agriculture Biointensive utilise également de 50 à 100 % moins de nutriments organiques achetés par kilo de nourriture produite en comparaison des intrants que l’agriculture conventionnelle achète. Toujours en comparaison avec cette agriculture conventionnelle, l’agriculture Biointensive utilise 99 % moins d’énergie. Ainsi, les semences véritables, telles que celles que nous protégeons, peuvent produire tout autant et même plus que les semences de ce que l’on appelle la Révolution Verte. De plus, dans le cas des céréales, les variétés traditionnelles peuvent produire plus de carbone que les variétés de la Révolution Verte qui ont été développées pour ne produire qu’une petite quantité de carbone. Dans une certaine mesure, il se peut que les variétés de la Révolution Verte ne soient pas des variétés d’agriculture durable en termes de production de carbone pour le compost sans même parler du fait qu’elles ont été développées pour un spectre de températures très étroit. Ces variétés ne vont plus fonctionner aussi bien si la température de la planète augmente ou décroît de façon significative. Dans ce cas, cela va prendre de cinq à dix années pour en développer de nouvelles qui soient adaptées aux variations climatiques. Et que ferons-nous pendant ce laps de temps?

L’agriculture Biointensive peut également réhabiliter des sols. Nous avons déjà évoqué le fait que la terre se désertifie de plus en plus et qu’il y a de moins en moins de terres agricoles. Cette situation de fait ne peut nous satisfaire et nous pouvons réellement réhabiliter les sols mais pour ce, il nous faut des plantes à carbone. Dans la nature, il faut en moyenne 500 ans pour produire 2,5 cm de terre fertile ; il faut, de plus, environ 15 cm de terre fertile pour produire de bonnes plantes en agriculture. Cela veut dire que l’élaboration d’un bon sol agricole requiert 3000 années. Aux Etats-Unis, nous avons détruit 75 % de notre sol arable en 220 années, de par nos pratiques agricoles. Il nous faut maintenant renverser la vapeur.
Je souhaiterais maintenant vous montrer ce qui se passe lorsque nous utilisons les pratiques de l’agriculture Biointensive et lorsque nous consommons un kilo de nourriture produite de façon Biointensive. Ces pratiques peuvent produire de deux à six fois plus mais elles peuvent probablement détruire les sols de deux à six fois plus vite si elles ne sont pas utilisées à bon escient. Il est ainsi de notre responsabilité d’appliquer correctement ces techniques. ( Le conférencier mange une cuillère de compote et remet 20 cuillères de sol dans la “banque de sol”). Ainsi, pour tout kilo de nourriture produite et consommée, nous pouvons créer 20 kilos de sol. Nous pouvons générer 20 tonnes de sol par an et par personne lorsque nous utilisons correctement les méthodes de l’agriculture Biointensive.
 
        Au début de ma conférence, je vous ai dit que je ne permettrais pas d’évoquer les mauvaises nouvelles si nous ne pouvions rien faire pour leur trouver des solutions. La question reste de savoir comment. Lorsque vous consultez la première page de votre petit manuel, vous y trouvez un cercle mettant en valeur les pourcentages des diverses cultures nécessaires à une production maximale et durable de calories. C’est un cercle holistique dont tous les éléments sont en relation d’harmonie.
 
        Imaginons que ce cercle représente votre ferme ou votre jardin. Il vous faut consacrer 60 % de la surface à la production de céréales ou de plantes à grains afin de générer une abondance de carbone. Cela peut être du maïs doux : cela ne donne pas beaucoup de calories mais cela possède une belle saveur. Cela peut être du maïs dur, de l’amaranthe, de la quinoa, du millet, du blé, du seigle, de l’avoine, de l’orge et beaucoup d’autres plantes similaires. La plupart de ces plantes vont générer une certaine quantité de calories (qui n’est pas considérable mais qui est cependant moyenne) ainsi qu’une grande quantité ou une très grande quantité de carbone.